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Publié par Xavier Cormary

En 1997, un film cinématographique a largement fait parler de lui : c'était une superproduction américaine ayant pour réalisateur un français, Luc Besson. Ce film intitulé Le Cinquième Elément proposait une histoire montrant le combat des forces du Bien (incarnées par le héros, Bruce Willis) luttant contre les forces des ténèbres qui veulent détruire le monde. L'enjeu de l'affrontement est un "cinquième élément" complémentaire des éléments cosmologiques : l'eau, la terre, l'air et le feu. Cet élément se révèle être une créature ayant apparence humaine qui symbolise l'Amour. Face à la perte évidente des repères symboliques chez  beaucoup de nos contemporains, il m'a paru intéressant, dans une perspective sacramentelle, d'essayer de cerner comment les éléments cosmologiques interviennent en sacramentaire afin de mieux pouvoir ultérieurement les mettre en valeur dans un ministère pastoral où, dans la liturgie, le symbolique rejoint le sacré et le sacré utilise le symbole pour introduire au mystère
.

 

 

1/ Approche sensible des sacrements

 

 

Par bien des aspects, mais sans doute tout particulièrement dans la célébration des sacrements, les chrétiens sont amenés à découvrir leur humanité appelée à la vie dans la grâce par des moyens aussi simples que ceux que Dieu propose à l'homme pour sa vie de créature terrestre. La foi chrétienne présente le Dieu de Jésus-Christ "qui a pris chair de la Vierge Marie et s'est fait homme" [1]. Dieu s'est fait proche, s'est rendu accessible à l'homme en prenant l'initiative de la Rencontre. Il a voulu partager la vie de ses créatures : c'est le mystère de l'Incarnation qui donne à la foi chrétienne une si grande spécificité face aux autres traditions religieuses.

 

Notre foi de chrétiens est incarnée dans un monde concret, dans des réalités humaines spécifiques parce que Dieu lui-même s'est incarné. Il ne s'agit donc pas de vivre le message évangélique en survolant le monde à basse ou à haute altitude mais de bien prendre la mesure de cette spécificité. Le monde matériel nous découvre la vie avec Dieu puisque Dieu lui-même a rejoint ce monde. Il est donc nécessaire de manifester dans une conception cosmologique originale la présence du Christ au monde car "le Fils de l'Homme est venu, il mange et il boit" [2]. C'est dans cette matérialité que le Messie est venu annoncer la Bonne Nouvelle et c'est dans celle-ci que devra donc se déployer la vie divine que le Christ  veut donner aux hommes.

 

 

Concrètement, il n'est pas étonnant de manifester les signes efficaces de l'action de Dieu dans le monde au travers des éléments qui nous ont donnés par la générosité de Dieu lui-même. "Ainsi, Dieu m'a-t-il donné une connaissance exacte du réel. Il m'a appris la structure de l'univers et l'activité des éléments" [3] Jésus-Christ lui-même n'a-t-il pas guéri un aveugle en faisant de la boue avec de la terre ? (Jn 9,1-7) N'a-t-il pas été baptisé dans le Jourdain ? (Mc 1,9-11) N'est-il pas Celui à qui les vents obéissent (Lc 8,22-25) et celui qui est venu apporter un feu  sur la terre ? (Lc 12,49)

 

Les sacrements de l'Eglise manifestent les signes du don de Dieu au moyen des éléments qui sont à sa disposition et qui reflètent bien plus qu'une simple matérialité mais disent déjà le nom de Dieu par leur signification plus profonde et plus intérieure. Au delà des simples réalités cosmologiques, il nous faut regarder le don de Dieu, ce don de Dieu qui atteint sa plénitude en Jésus-Christ.

 

 

2/ La terre :

 

 

La terre est un élément qui porte la vie des hommes, au propre comme au figuré puisque elle est la demeure provisoire de l'humanité et de sa richesse sont tirées les fruits d'abondance qui permettent à tous de subsister. Dans une perspective liturgique introduisant au mystère de Dieu, sa signification symbolique introduit toutefois largement une idée de finitude et de petitesse face à la grandeur de Dieu [4] : "tout ce qui sort de la terre retourne à la terre " (Si 40,11). Cette idée est largement reprise lors de célébrations pénitentielles (l'imposition des Cendres en est une manifestation éclatante). Mais la terre est aussi signe du don de Dieu dans la création, signe de bonheur (la Terre promise) et de promesse de récolte (Mt 13, 8s) qui ouvre un avenir de joie et annonce la générosité d'un Dieu qui se donne.

 

Si les rituels des sacrements ne font pas explicitement référence à l'élément "terre", il faut cependant se garder de conclure hâtivement à l'inopportunité de notre discours sur la terre car celle-ci est pourtant très présente dans les faits. Pour ne donner que quelques exemples, on notera que le baptême introduit le nouveau chrétien dans une communauté d'Eglise située en un lieu, sur une terre bien déterminée qui sera son lieu de croissance dans la foi et la vie ecclésiale. De la même manière, lorsque l'on administre le sacrement de l'ordre, le candidat, juste avant le geste sacramentel de l'imposition des mains et de la prière consécratoire se prosterne sur le sol, implorant les secours de l'Eglise du Ciel et manifestant son indignité devant le don que Dieu va lui faire. On pourrait évoquer le sacrement de l'Eucharistie et le symbolisme de l'autel, "la pierre  rejetée est devenue la pierre angulaire" (Ac 4,11), pierre que l'on vénère comme témoin du sacrifice du Christ et ouverture à l'espérance pascale du tombeau vide.

 

 

3/ L'eau :

 

 

Le symbolisme de l'eau est beaucoup plus évident même s'il demeure complexe. La réalité matérielle de l'eau est largement présente dans le quotidien de tout homme parce que c'est pour lui une nécessité vitale de boire. Combien de fois entend-on parler de l'eau chaque jour : eau potable ou polluée, pluies et précipitations, océans et rivières menacés, efforts d'économie d'eau, eau de baignade… On distingue bien aisément la dualité presque paradoxale que constitue la symbolique de cet élément : élément de vie indispensable à tout être vivant pour l'hydratation de ses cellules, mais également élément de mort pouvant causer noyades, hydrocutions ou intoxications. L'universalité du symbole "eau" demeure sans aucun doute positif parce que plus que nécessaire à la perpétuation de la  vie.

 

Dans un domaine liturgique élargi, la présence de l'eau est significative de ce rapport paradoxal. L'eau baptismale (qui a malheureusement été bien effacée dans la pratique occidentale du rite de l'ablution qui a remplacé l'immersion) nous introduit dans le sceau de l'Alliance dans le mystère pascal : l'eau accomplit ce qu'elle signifie : le rapport mort/vie est mis en lumière et le geste de l'immersion parachève la symbolique de l'élément : en plongeant le catéchumène dans l'eau, c'est la mort avec le Christ qui est manifestée, à cause de notre commune condition humaine, en retirant le nouveau baptisé de cette eau qui le conduisait à la mort, c'est la vie du Christ ressuscité qui est donnée, à cause de l'appel de Dieu à devenir ses fils adoptifs : "La création attend cette révélation des fils de Dieu" (Rm 8,19). C'est dans le baptême d'eau que se concrétise le don de l'Esprit de fils, parce que Dieu l'a ainsi accompli pour son Fils. "De notre corps, il a fait son manteau, de son Esprit, il fait notre robe de baptême." [5]

 

L'eau bénite qui sert à se signer, à en être aspergé, nous invite à nous souvenir du jour de notre baptême pour que notre démarche de foi s'enracine en lui et manifeste toujours un peu plus notre volonté d'entrer dans une dynamique d'Alliance où notre vie de Fils sera divinisée par le Seigneur qui appelle tout homme à Lui. Cela est également manifesté de façon très belle dans la liturgie eucharistique : "Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l'Alliance, puisions-nous être uni à la divinité de Celui qui a pris notre humanité." La goutte d'eau versé dans le vin appelé à devenir Sang du Christ montre le sens profond du sacrement de l'Eucharistie où l'on reçoit ce que l'on est, ce que l'on est appelé à être de façon plus parfaite à la parousie : le Corps du Christ : "Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu". [6]

 

 

4/ Le vent :

 

"Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va" (Jn 3,8) c'est une particularité de ce phénomène atmosphérique qui reste insaisissable malgré toute volonté souhaitant le maîtriser. Le vent peut avoir la teneur d'une brise légère, rafraîchissante et bienfaisante qui tend les voiles d'un bateau pour le faire avancer, fait tourner les hélices d'une éolienne pour produire de l'énergie ou envahit d'un courant d'air une atmosphère trop étouffante. C'est l'air qui porte la voix et transporte les odeurs et les parfums. Il est le comburant nécessaire pour allumer un feu. Ce sont les effets positifs. Le vent peut également avoir des effets dévastateurs et destructeurs : ce sont les tornades tropicales arrachant tout sur leur passage, les tempêtes en haute mer causant naufrages et chavirements. Il y a aussi le vent qui transporte impuretés et pollution, qui, associé au froid, est une cause de maladie, de gelures…

 

Notre propos veut rester dans une perspective chrétienne, aussi pour une dynamique sacramentelle, il est nécessaire de bien percevoir l'aspect essentiel, quoique très implicite, que joue un tel élément. Les Ecritures nous présentent l'Esprit de Dieu comme le souffle d'une brise légère [7]. C'est dans une pneumatologie équilibrée et efficace que l'on ne comprend réellement le sens des sacrements car, s'ils sont actes du Christ, ils se réalisent par le Paraclet qui gouverne la terre. Cela se vérifie liturgiquement dans la bénédiction des saintes huiles lors de la messe chrismale lorsque le rituel invite l'évêque a souffler sur les huiles pour leur communiquer la force de Dieu, pour manifester le souffle de Dieu qui plane sur les eaux. Dans l'ancien rituel du baptême, le prêtre était invité à souffler de l'air sur l'eau et sur l'enfant baptisé pour lui communiquer cette même force. Ainsi donc, l'onction de la confirmation est une onction d'huile parfumée : une huile qui pénètre et marque d'une trace indélébile le confirmé et un parfum qui invite à porter "la bonne odeur du Christ" à d'autres en témoignant de la Bonne Nouvelle: c'est le coup de vent de la Pentecôte (Ac 2,2).

 

5/ Le Feu :

 

 

Le feu et la lumière sont sans doute l'un des thèmes les plus récurrents dans les écrits bibliques :ils disent Dieu sans explicitement parler de Dieu. Elément de fascination facilement divinisé de par le caractère intouchable et immuable que peuvent constituer le soleil et les astres, cette pratique païenne, elle aussi, nous montre la perception humaine du Dieu transcendant et la Bible reprend largement la perception païenne pour parler de Dieu "La voix de Dieu parla du sein du feu" (Dt 4,12) mais aussi "la gloire de Dieu avait l'aspect d'un feu dévorant" (Ex 24,17). [8] Il faut noter comment une fois spiritualisé, ce thème du feu veut être une façon de parler de Dieu, de son amour et de la vie dévorant comme un feu qu'il veut donner aux hommes. Par contre, le feu concret et brûlant désigne tout au contraire la géhenne, le lieu de l'absence de Dieu [9]et de la perdition ; c'est un cataclysme qui s'abat, une punition inéluctable à cause de la volonté d'indépendance des hommes.

 

Le feu peut être une flamme qui brûle et qui consume intérieurement un être, une lumière divine qui n'attend pas l'âge des années mais qui est donné à tout homme dans "le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix (de Dieu) se fait entendre" [10]. On a coutume de représenter l'Esprit-Saint comme un feu à cause des représentations bibliques qui nous sont offertes qui vont en ce sens : "Les apôtres virent apparaître comme une sorte de feu qui se partageait en langues et qui se posa sur chacun d'eux. Alors ils furent tous remplis de l'Esprit-Saint." (Ac 2,3-4).

 

C'est ainsi que la symbolique du feu, plus largement de la lumière est largement présente dans la célébration des sacrements. Il serait sans doute fastidieux de développer l'ensemble des rites, mais quelques exemples situeront la question de façon très claire. Le cierge pascal, béni dans la nuit de Pâques, est utilisé pour chaque baptême (ainsi que pour les liturgies de funérailles) parce qu'il est le symbole du Christ ressuscité, lumière qui éclaire les nations et feu qui embrase le monde de son amour et de sa vie. La lumière remise aux parents, parrain et marraine lors de la célébration baptismale montre que la vie du Christ, la vie divine, a commencé à transfigurer l'enfant et que cette lumière est appelée à grandir par l'implication directe de Dieu par son Esprit et de la famille qui doit veiller à entretenir cette flamme dans le cœur de l'enfant.

 

Une pratique liturgique intéressante et significative propose l'utilisation de deux cierges apportés auprès de l'ambon lors de la proclamation de l'évangile dans les célébrations liturgiques. La Parole proclamée dans la communauté est le repère objectif pour celui qui veut suivre le Christ : elle est lumière pour la route. Pendant l'Eucharistie, cette Parole fait suite aux lectures choisies dans l'Ancien Testament et les épîtres. Les cierges apportées durant la lecture de l'Evangile veulent aussi rappeler que la Loi d'une part, et les Prophètes d'autre part, trouvent leur accomplissement parfait dans la Parole du Christ.

 

 

Ainsi, l'élément "feu", comme les trois autres éléments, peut faire comprendre simplement le mystère d'Alliance que Dieu établit avec son peuple. Dans le sacrement, c'est un peu de notre monde, de notre vie qui rejoint la grandeur de Dieu mais c'est aussi le mystère divin qui rejoint la matérialité. Dieu se rend accessible à travers les sens, la raison et les codes humains mais il les dépasse et les transcende…

 

 

6/ Pour conclure…

 

 

Il est difficile de pouvoir affirmer que Dieu se livre au travers des réalités qu'il a lui-même créées. Et pourtant, loin d'enfermer le mystère de Dieu dans une finitude close, l'utilisation des symboles permet bien au contraire une ouverture à un ailleurs insaisissable qui pourrait être comme la signature de Dieu dans la Création.

 

Pour illustrer cette conviction, un autre exemple cinématographique me vient à l'esprit : il s'agit de la dernière scène du film américain de James Cameron, Titanic, récemment paru sur les écrans français. L'héroïne âgée qui se retrouve en 1996 et qui a raconté son idylle à bord du Titanic avec un garçon durant la traversée et le naufrage où celui-ci a péri, s'endort dans la nuit : on voit toutes les photos de sa vie posées auprès d'elle. Elle se retrouve alors à bord du Titanic : elle entre dans le hall où toutes les victimes sont rassemblées et semblent l'attendre. En haut de l'escalier, elle retrouve celui qu'elle a connu pendant trois jours mais qu'elle a aimé toute sa vie. La dernière image nous découvre la verrière du plafond, éclatante de lumière.

 

Dans cette simple scène, il est facile de retrouver divers éléments symboliques. A partir d'eux, c'est tout un message que l'on peut trouver pour signifier, par exemple, la résurrection et le bonheur de la vie éternelle.

 

 

Les symboles sont donc nécessaires pour introduire le mystère. Il est indispensable de les mettre en valeur dans la liturgie afin que nos célébrations puissent dévoiler, dans un juste rapport au cosmos, l'action du Christ agissant par son Esprit dans la vie des hommes.

 



[1] Symbole de foi de Nicée-Constantinople.

[2] Lc 7,34.

[3] Sg 7,17.

[4] Cf. Gn 17,3 ; Si 50,19 ; Ez 43,3…

[5] Extrait d'une liturgie chaldéenne.

[6] Saint Irénée de Lyon.

[7] Voir en particulier Gn 1,2 ;  3,8 ; 1 Ro 19,12 ; 2 Sa 22,16 ;  Sa 5,21-23.

[8] Les références sont nombreuses : Is 66,15 ; Jr 5,14 ;  Lc 12,49 ;

[9] Voir Os 8,14 ; Jn 15,6 ; Mt 3,10 ; Heb 6,8 …

[10] Constitution dogmatique Gaudium et spes n° 16.

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